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Un long hiver – PA§2

Mon souffle s’échappe de ma gorge par vapeurs épaisses. La glace qui s’est prise dans ma barbe me pique les joues, la faim me tiraille le ventre, mais je suis heureux. Plus heureux que jamais.

Le feu à mes pieds craque… plus des braises que du feu à vrai dire, mais sa chaleur m’a bien aidé cette nuit, cette longue nuit de jeûne avant mon retour. Je regarde pensivement les parois de ma grotte. Elle fut mon foyer pendant un an. Je ne sais si elle me manquera. Depuis tout ce temps, seul, j’ai l’impression que la chaleur et les grandes étendues de la plaine n’étaient qu’un rêve dans lequel j’ai été bercé de longues années durant avant que le temps ne vienne pour moi d’embrasser la réalité.

Je me souviens des premiers jours. L’enfant que j’étais errait dans la montagne, un peu trop fier, un peu trop sûr de lui. Je pensais que la nourriture allait venir à moi, comme elle l’a toujours fait alors que je n’étais qu’un enfant. Quel idiot. Lorsque au bout de deux semaines j’étais sur le point de mourir de faim et de froid, j’ai compris à quel point j’avais été bête. La nature n’est pas une femme indolente qui s’offre à vous. C’est une guerrière, aussi farouche que belle, et si on ne sait pas se saisir de ce qu’elle possède, elle vous déchirera. Je me souviens du bonheur quand j’ai trouvé une charogne, de la honte et du soulagement de planter mes dents dans les chairs faisandées… Je me souviens avoir été malade comme un chien ensuite, mais j’avais repris des forces, assez pour me tailler des pieux et chasser comme je pouvais.

Je me souviens, un mois plus tard, être devenu assez agile pour attraper mes proies presque à chaque fois. Mes rondeurs enfantines avaient disparues, j’étais sec, sec comme un arbre au milieu de l’hiver. Mais j’étais libre, plus que je ne l’avais jamais été.

J’ai chanté pour les esprits, dans ma grotte, alors que j’essayais de tanner les peaux de mes proies précédentes. Là-bas, seul, j’ai compris ce qu’était être un vrai homme des hardes. L’importance de vivre en groupe, de partager une histoire et de la chaleur lorsque l’hiver vient. J’ai cru mourir de froid plus souvent qu’à mon tour, j’ai apprit à tailler le bois pour tromper mon ennui, à tisser les branches et la paille pour essayer d’améliorer mon quotidien… j’ai du endurer la souffrance lorsque j’ai du couper mon orteil, dévoré par le froid. J’ai été malade, grelottant et rêvant au point de me voir dansant avec les esprits. J’ai pleuré comme un enfant quand je me suis relevé, vivant et épuisé. J’ai hurlé quand je me suis baigné dans le cours glacé des eaux du printemps, ôtant des mois de crasse et d’impuretés. Notre clan nous apprend la différence cruciale entre un homme et une bête… Et on peut redevenir bête quand on en est pas digne.

Aujourd’hui, cela fait un an que j’erre dans les montagnes. Mon coeur bat à l’unisson avec elles, mais je sais que ma place n’est pas avec elle, elle est avec mes frères, en bas. J’ai conscience de ce qu’est être un Wythfed, un enfant de la roche et du froid descendu dans la plaine. J’ai appris la souffrance, la maladie, le froid, la douleur, mais surtout la montagne m’a façonné. Elle m’a montré ce qu’est être libre, seul, ce qu’est être un humain, et ça, je ne l’oublierai jamais.

Tremblez, car la montagne retourne à la plaine.

Homme & bête – PA§2

Des cris percent le silence du nord et de l’hiver, des cris d’enfants, de nourrissons, mais également des cris d’une femme :

« NOOOOON ! VOUS NE POUVEZ PAS ME LES PRENDRE ! MES PETITS ! »

Sans un mot, la sage-femme découpa le cordon, arracha le placenta et pris les deux garçons qui avaient quelques minutes à peine. Elle s’approcha du fond de la grotte, là où les carcajous se plaisaient à rester, et y jeta le placenta que les deux frères avaient partagé pendant tant de temps comparé au peu de temps qu’il leur restait à vivre.

Un murmure franchi les lèvres de la vieille femme : « Que Mapun vous protège, Leiff ne peut plus rien pour vous. » Elle les posa au sol, puis se détourna. Les bruits de mastication ne pouvait laisser aucun doute à leur mère, et elle pleura toute les larmes de son corps, cela faisait bien trop de fois qu’elle perdait ainsi des enfants, mais deux…

Quelques minutes plus tard, à nouveau des cris, c’est à se demander si les carcajous en auront fini un jour. La sage-femme se décida à aller jeter un œil aidée d’une torche. Quelques traînées de sang à l’endroit même où elle les avait laissés. Pourtant à la lueur elle découvrit un corps de carcajous, puis deux. Des grognements la firent se figer. Lentement elle se tourna, et éclaira le coin de la grotte. Elle comprit alors que Mapun avait définitivement marqué ces enfants, les voyant téter les mamelles d’une femelle sans petit, protégée par un mâle déjà blessé par de nombreux combats.